mardi 25 septembre 2007

"Ce que Dieu a uni, essai sur l’amour"

Gustave Thibon

Editions universitaires 1946

Chap III : AMOUR ET MARIAGE

[95]LE CHOIX

Je ne prétends pas enseigner ici l’art de choisir son conjoint, comme d’au­tres se flattent d’apprendre l’art de se défendre dans la rue ou l’art de gagner à la Bourse. Je n’ai pas de recettes précises à cet usage. Un mariage (et je pense ici aux unions les plus réfléchies) est conditionné par tant de hasards (hasards des situations, des rencontres, de la fortune, des sentiments, etc.) qu’il serait ridi­cule de s’avancer dans ce domaine armé de règles ma­thématiques. Au reste, une telle obscurité enveloppe ici le choix humain que celui qui veut trop bien choisir, celui que hante une idée trop claire de « l’âme sœur » risque fort, soit de ne jamais se ma­rier, soit de faire un choix absurde, un de ces choix « qu’on n’aurait jamais cru », comme dit La Fon­taine, et comme l’expérience nous le fait voir tous les jours. « Je n’ai vu partout qu’acheteurs précau­tionneux, écrit, non sans quelque exagération, Fré­déric Nietzsche ; mais le plus rusé lui-même achète sa femme comme chat en poche. » Même dans les unions les plus éclairées, il y a une part de saut dans l’inconnu, de pari, au sens pascalien du mot. Aussi, les quelques indications très générales que je vais donner sur ce sujet visent à fournir, non des certitudes, mais de simples probabilités.

Une des questions primordiales qui se posent dans le choix d’un conjoint, c’est la question biologique. De la santé des époux dépend en effet en grande partie l’équilibre matériel et moral du foyer, l’exis­tence et l’avenir des enfants. Mais je ne veux envisager ici le problème que sous l’angle psychologique et sous l’angle social. Parmi les facteurs qui contri­buent à déterminer le choix nuptial, il en est, en effet, d’extérieurs ou sociaux (on considère le milieu, la classe, la fortune...), et d’autres intérieurs ou psychologiques (on se décide par amour ou par rai­son...). Arrêtons-nous un instant sur ces deux points.

MARIAGE et MILIEU SOCIAL

Cette question ne se, posait pas jadis, chacun se mariait dans sa caste, et très souvent même à l’intérieur de sa paroisse et de sa profession. Les divers organismes sociaux, solidement spécifiés, n’em­piétaient pas les uns sur les autres (cette absence d’empiètement ne signifiait pas, je tiens à le souli­gner, l’absence d’échanges). Aujourd’hui, grâce à la facilité et à la, fréquence des communications, grâce surtout à la confusion des classes et des fonctions, cet état de choses a changé du tout au tout. Les unions entre personnes de milieux géographiques culturels ou professionnels très différents, [97] se multiplient de plus en plus. Dans nos campagnes vivarai­ses, pour ne citer qu’un exemple, les jeunes paysans qui, jadis, n’épousaient que des jeunes filles appartenant, non seulement à leur caste, mais encore, à l’intérieur de cette caste, à des familles imprégnées des mêmes traditions, des mêmes opinons politiques et religieuses que la leur, s’unissent maintenant assez fréquemment à une petite dactylo parisienne ou à une Italienne fraîchement émigrée. Et des cas sem­blables s’observent dans tous les milieux.

Je le dis tout net : cette confusion ne constitue pas un progrès. L’identité du milieu social me paraît une des conditions centrales du bonheur conjugal. Certes, je n’exclus pas absolument les unions entre personnes de milieux différents. Je pense seulement qu’elles doivent être l’exception : elles exigent, de part et d’autre, des qualités individuelles qu’on ne saurait demander à la masse des hommes ! Quand un homme ou une femme rentrent par le mariage dans un milieu supérieur ou seulement étranger au leur, il faut qu’ils y entrent en montant (on s’imagine trop, aujourd’hui, pouvoir rentrer partout de plain-pied) et qu’ils suppléent, par leur puissance d’amour et d’adaptation, à la communion spontanée qui résulte de l’identité de milieu. Un prince ne peut épouser avec fruit une bergère que si cette bergère possède une âme de princesse, ce qui, on en conviendra, ne court pas les rues. Une des tares du monde moderne, c’est de prétendre faire un usage de ce qui ne peut être qu’une exception, et, en voulant généraliser, ce qui est au-dessus de la règle, de tomber au-dessous de la règle. [98]

Dans une union entre individus du même milieu, les habitudes, les goûts, les besoins communs, - tout ce complexe d’éléments bio-psychologiques impondé­rables qui constituent ce qu’on appelle générique­ment les mœurs, - contribue à cimenter l’harmonie. Dans le cas contraire, tout le poids du passé des deux époux tend, en quelque sorte, à les désunir. On ne sait pas jusqu’à quel point tel comportement maté­riel ou moral, absolument naturel dans tel milieu social, peut devenir un facteur de perturbation et de scandale dans un autre milieu.

Une anecdote vécue illustrera ce propos. J’assistai un jour à la conversation d’une vieille fermière (le mon pays avec son fils, qui voulait épouser la fille d’un commerçant du village. La mère refusait son consentement, et, comme ultima ratio, elle lança, du ton dont elle aurait porté une accusation infamante, ces mots décisifs : « Ne la prends pas ! Il lui faut de la viande tous les jours ! » Cette réprobation était parfaitement justifiée. Dans nos campagnes, l’usage quotidien de la viande est resté, jusqu’au lendemain de l’autre guerre, incompatible avec les possibilités matérielles des travailleurs, aussi était-il considéré spontanément comme un luxe coupable, comme une sorte de vice. J’avoue que j’ai choisi là un gros exemple limite, si l’on veut. Il n’en reste pas moins que deux époux, également pleins de bonne volonté, risquent de se méconnaître et de se heurter doulou­reusement par le seul fait qu’ils ont été modelés par un climat social différent. Ce poids des mœurs, ces fatalités du milieu, mieux vaut les avoir entre soi comme adjuvant que comme obstacle à l’union.

[99] Je sais bien que c’est le propre des grandes natures de vaincre de telles fatalités. Mais je parle pour la moyenne des hommes...

On peut me répondre que l’affection réciproque des époux suffit à suppléer tous ces liens climatéri­ques, si je puis dire, et que l’amour, ayant tous les pouvoirs, a aussi tous les droits. Ici je demande la permission de réfléchir un peu. Je ne connais qu’un amour qui soit tout puissant : celui dont parle saint jean dans sa définition de Dieu : Deus est caritas. Et puis, chose curieuse, j’ai toujours remarqué que plus un homme proclame les droits absolus de l’amour, moins l’amour chez lui fait de miracles, et plus ses « amours » finissent mal... C’est quand l’amour se croit tous les droits qu’il a précisément le moins de pouvoir. Et cela doit nous inciter à rechercher ce qui se cache, dans bien des cas, sous ce beau nom de l’a­mour. Par là, nous sommes amenés à parler des dé­terminants proprement psychologiques du choix nup­tial.

MARIAGE D’AMOUR DE RAISON.

Qu’on me pardonne d’exhumer cette vieille antithèse dépassée par les ou moeurs actuelles ; mais le seul fait qu’elle a pu exister pose déjà un problème redoutable. De telles dichotomies sont antinaturelles : elles naissent de la décadence des âmes et des mœurs. D’ailleurs, en présence de bien des for­mules de ce genre, il importe avant tout de se de­mander, à titre de simple hypothèse de travail, si les mots ne servent pas à recouvrir une réalité absolu­ment contraire à celles qu’ils expriment : on fait [100] beaucoup de découvertes avec cette méthode. Quand un mot est à la mode, c’est souvent que la chose qu’il désigne est bien rare ou bien malade dans le monde; on se précipite alors sur le mot comme sur un alibi. Pour le cas qui nous occupe, je pourrais affirmer, si j’avais comme Chesterton le goût des véridiques para­doxes, que je ne sais rien de moins raisonnable qu’un mariage dit de raison, et rien de plus égoïste qu’un mariage dit d’amour.

Les défenseurs des « droits de l’amour » n’ont pas manqué de mettre en lumière (surtout pendant le XIXème siècle) les conséquences lamentables des mariages imposés à deux êtres par des mobiles parfaitement extrinsèques à l’attrait des cœurs (considération de castes, de fortune, de situation, etc.). On a accusé le « mariage de raison » de tous les méfaits sociaux. Loin de moi la pensée de prendre sa défense... Seule­ment, il suffit de regarder autour de soi pour s’aper­cevoir que le « mariage d’amour » est très loin, aussi, d’être un sûr garant de stabilité et d’harmonie.

J’ai pris la peine de suivre dans ma région quel­ques cas typiques de mariage de raison[1] et de ma­riage d’amour. Dans le premier cas, il s’agissait de jeunes gens qui s’épousaient presque sans se connaî­tre, parce que la situation morale et matérielle de leurs familles était à peu près identique, et qu’un de ces marieurs bénévoles, dont nos campagnes foi­sonnent, était passé par là. Dans le second cas, les jeunes gens s’épousaient par pure inclination [101] réci­proque, sans intermédiaires familiaux, et souvent même contre la volonté de leurs familles. Eh bien ! tandis que la plupart des mariages de raison don­naient naissance à des foyers sains et solides, c’est surtout parmi les mariages dits d’amour qu’on ob­servait les résultats personnels et familiaux les plus négatifs : stérilité volontaire, mésentente ou sépara­tion des époux, etc.

En réalité, raison et amour représentent ici deux attentats contre l’unité de la vie, deux idolâtries qui s’appellent l’une et l’autre.

Qu’on me permette, à ce sujet, un petit excursus historique. Dans les époques classiques, les institu­tions morales, politiques ou religieuses dépassaient et portaient les individus qui les représentaient. La monarchie était plus que le roi, le sacerdoce plus que le prêtre. A telle enseigne qu’on pouvait alors se payer le luxe de mépriser tel roi ou tel pape sans que le principe même de la monarchie ou de l’auto­rité pontificale soit mis en question le moins du monde. Qu’on songe aux invectives d’une sainte com­me Catherine de Sienne contre le clergé de son temps, à un grand catholique comme Dante qui col­loquait en enfer le pape alors régnant! Aujourd’hui, comme dans tous les temps de décadence, nous assis­tons au phénomène inverse : les institutions ne sont tolérées et aimées qu’à travers les personnes : c’est pourquoi, soit dit en passant, nous avons besoin, plus que jamais, de chefs politiques et religieux intègres et vigoureux. Plus que jamais, le chef qui manque à sa mission compromet, en même temps que sa personne éphémère, le principe éternel qu’il représente. Il est [102] un peu angoissant de voir de faibles individus porter sur leurs épaulés tout le poids des cadres sociaux. Croit-on que les Italiens et les Allemands d’aujour­d’hui soient tellement attachés au principe de la dic­tature ? Pas du tout ; c’est la personne de Mussolini et de Hitler qu’ils adorent[2]. Et croit-on aussi à la possibilité actuelle d’un anticléricalisme qui ne soit pas, en même temps, antireligieux ? Hélas ! il devient de plus en plus difficile de séparer la cause des insti­tutions de la cause des personnes...

L’institution matrimoniale a subi, naturellement, les mêmes vicissitudes. Jadis, les personnes étaient, non seulement subordonnées, mais très souvent sacri­fiées à l’institution. Sous l’ancien régime (le même état de choses existait d’ailleurs au XIXème siècle dans tous les milieux sociaux, sauf dans la classe stricte­ment prolétarienne), une jeune fille était vouée au mariage plutôt qu’à un époux déterminé. Les per­sonnes comptaient peu ; ce qui importait, c’était les traditions et les cadres. Cela ne laissait pas d’avoir son bon côté. D’abord, rien n’empêchait qu’un amour solide et même passionné se greffât sur une union contractée pour des raisons de pur conformisme so­cial. Ensuite, même si l’union ne leur donnait aucune: plénitude personnelle, les époux puisaient, dans ces immenses réserves de force et de continuité que sont les institutions, le goût et le courage de rester fidèles à leurs devoirs (c’est d’ailleurs le propre des climats classiques eue rendre spontané et comme naturel l’ac­complissement de devoirs et de sacrifices, qui, en [103] milieu décadent, exige des soubresauts héroïques de la personnalité) . Quand l’heure de la tentation son­nait, une épouse du grand siècle luttait, non seule­ment pour rester fidèle à son mari, mais encore - au-dessus de la personne de celui-ci - pour rester fidèle au mariage...

Tant que de telles traditions sont restées vivantes, c’est-à-dire nourries de sève chrétienne et appuyées sur la personne de Dieu, elles ont été, en dépit des excès toujours inhérents à ce qui est humain, de soli­des tuteurs, des appuis organiques pour les individus. Mais dès qu’elles ont été séparées du concret divin, dès qu’elles ont dégénéré en formalisme exsangue, elles sont devenues des fardeaux intolérables pour les hommes. Le mariage tel qu’il existait dans cer­tains milieux bourgeois du XIXème siècle refusait à la personne originale et libre, à l’homme de chair et d’âme, sa place au soleil. La « loi » demandait à l’homme tous les sacrifices, et ceci sans lui offrir les profondes compensations concrètes qui accompagnent toute immolation de nature religieuse. Alors, natu­rellement, la réaction s’est produite : la personnalité a repris sa place ; que dis-je ? elle a fait comme font toutes les choses comprimées qui se révoltent : pour reprendre sa place, elle a occupé toute la place ! Renversement total des valeurs : on immolait les indi­vidus aux institutions, on a immolé les institutions aux individus. On a proclamé les droits absolus de l’élection individuelle, on a tout voulu soumettre à l’arbitraire de l’amour. Le XIXème siècle offre ce curieux spectacle du conservatisme le plus plat et le [104] sclérosé coexistant avec la fièvre individualiste la plus ardente.

Hélas ! si ce que des classiques dégénérés appellent l’ordre et la loi n’est que le masque de l’impuissance et de l’oppression, ce que les romantiques de tout genre appellent l’amour ressemble fort à je ne sais quel voile flatteur jeté sur la divinisation de la sen­sualité et du moi. Tant d’hommes prennent pour une vraie passion spirituelle, pour une élection profonde, ce qui n’est en réalité qu’un très pauvre mélange d’at­trait instinctif et d’orgueil : rien n’est si parfaitement égoïste que certains mariages d’amour qui naissent, non de l’union intime de deux âmes, mais de la vul­gaire soif d’un bonheur superficiel et immédiat, d’un bonheur imperméable au devoir... Et c’est pour cela que tant de mécomptes suivent de telles unions : ce­lui qui se marie sans consulter autre chose en lui que la concupiscence des yeux et l’orgueil de la vie, com­me dit saint Paul, le jour où la lassitude ou une nou­velle passion l’envahiront, risque fort d’écouter, en­core une fois, « la voix de son cœur » et d’exercer à nouveau « son droit à l’amour ». Il est difficile de rester fidèle à un choix opéré par l’arbitraire indivi­duel en dehors des influences supra-personnelles qui émanent du milieu moral et social.

La loi, séparée de Dieu et divinisée, n’est qu’une abstraction épuisante. Mais l’individu concret, égale­ment séparé de Dieu et divinisé, devient, lui aussi, une abstraction sans force et sans vie. Il faut dépasser cette antithèse. Le divorce moderne entre les institu­tions et les individus aboutira, soit aux pires cata­strophes, soit à une synthèse plus haute et plus belle [105] que tout ce qu’on a vu jusqu’ici. Il est possible de concevoir des institutions plus adaptées qu’autrefois aux besoins et à la dignité des personnes, et des per­sonnes plus respectueuses qu’aujourd’hui des cadres sociaux et moraux.

Déjà, dans bien des cas, le choix nuptial cesse d’être le choix de la seule « raison » ou du seul « amour », pour devenir un choix total, c’est-à-dire un choix de l’amour, mais d’un amour assez large et assez éclairé pour respecter et pour assumer, à côté de l’attraction individuelle des corps et des âmes, je ne dis pas les préjugés, mais les nécessités centrales de la vie sociale. Un tel choix, ai-je besoin de le dire, ne peut être qu’un choix imprégné d’esprit religieux, un choix appuyé sur Dieu, créateur commun de l’individu et de la Cité, et dans le sein duquel s’unissent toutes les choses qui, sous le climat essentiellement séparateur de l’idolâtrie, paraissent vouées à une guerre éternelle.

LA VIE A DEUX

Après ces considérations un peu ex­trinsèques, revenons à l’a vie à deux proprement dite. Pour être pleine et féconde, l’union des époux doit reposer sur quatre choses, que je sépare pour les besoins du discours, mais qui, dans la vie, s’amalgament jusqu’à l’identité: la passion, l’amitié, le sacrifice et la prière.

MARIAGE ET VIE SEXUELLE

Ils ne seront qu’une seule chair, dit l’Evangile. Je ne conçois pas le ma­riage sans une attraction sexuelle ré­ciproque. Ici, deux écueils sont à éviter : l’absence d’attrait [106] sexuel et le primat de l’attrait sexuel. Le mariage doit aboutir à la plénitude sexuelle, mais à une plénitude sexuelle qui soit, en même temps, une plé­nitude humaine, c’est-à-dire qu’il doit reposer sur l’attrait des sexes, mais sur cet attrait assumé, cou­ronné et dépassé par l’esprit.

L’homme a toujours tendance à sous-estimer ce que les philosophes appellent la causalité matérielle. On a cru trop longtemps qu’on pouvait établir l’union conjugale en dehors des règles de la sexualité. Ni la communauté de milieu ou de caste, ni l’estime réci­proque, ni le sens du devoir social ou religieux ne peuvent suppléer la passion charnelle absente. Com­bien d’unions ont sombré totalement ou n’ont con­servé que leur façade légale à cause de la mésentente sexuelle! Il faut avouer que l’éducation des filles telle qu’elle a fonctionné pendant des siècles, consti­tue à cet égard un paradoxe dont on ne s’étonne pas assez. On élevait des enfants dans un mélange d’igno­rance et d’horreur des choses de la chair; et puis on les jetait un jour, sans plus de souci, dans une situa­tion où ces choses, hier encore revêtues d’une sorte de mysterium tremendum, devaient devenir sans tran­sition une habitude et un devoir ! Comment s’éton­ner, après cela, de la faillite totale ou partielle de tant d’unions préparées avec un tel mépris des exigences élémentaires de la vie ?

Mais une union fondée sur le seul attrait des sexes n’est pas non plus une union vraiment humaine. Séparées des racines, la tige et les fleurs se flétrissent, mais la racine à son tour pourrit, que ne prolongent [106] et ne dominent plus la tige et les fleurs. Il n’est rien d’aussi vulgaire, d’aussi vide sous l’éclat des apparen­ces, rien d’aussi fragile non plus et d’aussi vulnérable au temps qu’un amour dominé par l’impulsion des sens.

Le mariage ne résout pas la question sexuelle, a-t-on dit. Cela est vrai si l’on fait de la question sexuelle un absolu, si l’on divinise la chair séparée de l’âme (le culte du bas-ventre, la sexolâtrie sont une des plaies de notre temps). Mais cela est faux si l’on re­met la sexualité à sa place, si on la considère. non plus comme un tout autonome, mais comme une par­tie liée organiquement à un ensemble et imprégnée par cet ensemble. Les revendications de certains apô­tres de la sexualité reposent sur la confusion du sexe et de l’âme, du sexe et de Dieu. Pour nous, nous ne voulons pas d’une plénitude sexuelle qui s’achète au prix de la plénitude humaine ; nous n’avons aucun goût pour des moeurs qui, sous prétexte de combler le sexe, vident tout le reste de l’homme. Le mariage seul est à même de satisfaire l’instinct et sans dégra­der la personne...

A ce sujet, qu’il me soit permis de dégonfler une des baudruches les mieux soufflées de la psychologie contemporaine. Je veux parler du soi-disant « instinct polygamique du sexe masculin », - de ce pauvre instinct que l’institution du mariage condamne à de si tristes refoulements. Eh bien ! en réalité, il n’y a pas d’instinct polygamique. L’instinct, en tant que tel, je veux dire l’instinct considéré dans sa pureté biologique et vierge de toute infiltration spirituelle, [108] n’est ni polygamique ni monogamique[3]. Il est radi­calement neutre à l’égard de la fidélité et du chan­gement ; il réside en deçà de ces catégories... L’in­stinct sexuel d’un animal est tendu vers la femelle ; il lui est parfaitement indifférent que celle-ci soit la même ou une autre. Sans doute, si une femelle nou­velle se présente, il la désirera, mais ce désir portera sur la femelle, et non sur l’autre : il s’accommodera tout aussi bien de la même, de celle qu’il possédait hier, avant-hier ou l’année dernière, pourvu qu’elle remplisse les conditions physiologiques voulues... Ce qui pousse l’homme vers la polygamie, c’est la curio­sité, c’est le péché de l’esprit infiltré dans l’instinct. L’instinct pur désire l’autre en tant que femme, la curiosité sexuelle désire la femme en tant qu’autre. C’est une grande illusion de croire que les impulsions sexuelles d’un homme civilisé ne sont faites que d’in­stinct sexuel ; on ne sait pas jusqu’à quel point l’instinct peut être ici au service de la volonté de puissance, de la soif de connaître et de dominer. S’il en était autrement, verrions-nous tant d’hommes mettre tant d’ardeur à séduire des femmes souvent très inférieures au point de vue physiologique à leur propre épouse ? Quand un homme lutte pour rester fidèle à une femme aimée, ce n’est pas l’idéal qui lutte en lui contre l’instinct, - ce sont plutôt deux « idéals » qui s’affrontent, le combat est surtout [109] spirituel. L’idéal monogamique lutte, alors, contre cette espèce d’idéal négatif qu’est l’instinct sexuel impré­gné et dépravé par l’appétit de changement, de con­quête et de connaissance ; - il lutte contre une des multiples variétés de cette menteuse, de cette infer­nale soif d’infini, qui, depuis le péché originel, consume l’homme. La fidélité conjugale n’est pas un problème physiologique, c’est un problème moral. Si l’âme est profondément, simplement monogami­que, l’instinct suivra toujours. On peut redire ici avec le Christ : Si ton œil est simple, tout ton corps sera lumineux[4].

La chasteté conjugale réside, avons-nous dit, non dans la négation de la chair au profit de l’âme, mais dans l’adoption, dans l’enveloppement de la chair par l’âme. Nietzsche a proféré ici cette parole su­prême : « Dans le véritable amour, c’est l’âme qui enveloppe le corps. »

Il existe un matérialisme de la vie à deux, et c’est le mariage basé sur les seules joies charnelles. Mais il existe aussi un pseudo-idéalisme amoureux qui croit mépriser la chair, et qui, en réalité, est fait, non d’esprit, mais des compensations et des rêves d’une sensualité impuissante et trouble[5]. Ces deux aber­rations mutilantes sont également à éviter. La vie à deux doit être un réalisme total, un réalisme centré [110] en haut, mais étendu à tout l’homme. Les époux doivent s’élever, non en renonçant à la chair comme les ascètes, mais, ce qui est peut-être plus difficile, en entraînant la chair dans l’ascension de leur âme.

Sans doute, cet idéal pleinement humain entraîne­-t-il fatalement des sacrifices d’ordre sexuel. Le pre­mier de ces sacrifices est l’adaptation à la structure sexuelle du conjoint. Il ne convient pas en effet d’ou­blier, comme certains apôtres des droits imprescripti­bles du sexe semblent le faire, que l’exercice de la fonction sexuelle, à la différence d’autres instincts comme la nutrition par exemple, implique un par­tenaire ! Or la constitution sexuelle de la femme, et, partant, ses goûts et ses besoins dans cet ordre sont très différents de ceux de l’homme. Outre cela, il faut tenir compte des divergences individuelles résul­tant du tempérament, de l’éducation, etc. Si chacun des conjoints ne cherchait que sa jouissance propre, qu’adviendrait-il ? Le sens le plus élémentaire du devoir conjugal enseigne aux époux à toujours su­bordonner la joie qu’ils reçoivent à la joie qu’ils donnent. Dans le mariage, le maximum de la pléni­tude sexuelle réciproque ne peut être atteint que si chacun des époux consent à sacrifier, dans une cer­taine mesure, sa plénitude sexuelle individuelle.

Il peut arriver aussi que, par suite de nécessités biologiques, sociales ou morales, le sacrifice total des joies de la chair soit imposé aux époux. Il faut alors que ce sacrifice soit un vrai sacrifice, c’est-à-dire une immolation droite et franche, en pleine lumière, sans subterfuges, sans mauvais œil, sans compensa­tions équivoques. Précisons : ce sacrifice ne doit pas [111] être un refoulement. Le vrai sacrifice en immolant l’instinct, le sublime et le transfigure ; le refou­lement se borne à le transposer, à le travestir, à faire de lui une force honteuse et sournoise qui rejaillit sur l’esprit et le contamine, une source de ressenti­ment, de faux idéals, de vertus pharisaïques. Après Nietzsche et Freud, il est superflu d’insister sur ce tableau... Le vrai sacrifice nourrit l’âme, le refoule­ment l’empoisonne.

Il y aurait beaucoup à dire sur cette sublimation des instincts chez les époux voués à une continence permanente ou transitoire. Une analyse différentielle de la sexualité supérieure chez l’homme et chez la femme serait très éclairante à ce point de vue. Mais ce problème est trop vaste et trop délicat pour être abordé ici. Contentons-nous de remarquer que, lors­que deux époux sacrifient leurs relations d’ordre proprement génital, l’homme sublime généralement son instinct sexuel en pensée, en idéal extra per­sonnel, la femme en tendresse. Si la femme est beau­coup moins charnelle que l’homme dans l’exercice matériel de la sexualité, elle l’est beaucoup plus dans ses sublimations les plus saines. La compénétra­tion de la chair et de l’âme existe chez elle à un degré inconnu au sexe opposé ; dans les émois les plus charnels, elle met plus d’âme que l’homme ; en revanche, elle mêle plus de chair que lui aux pas­sions de l’esprit. Il advient fréquemment que, plus une femme est privée de satisfaction sexuelle com­plète, plus elle devient caressante : sa sexualité, beau­coup moins localisée et brutale, beaucoup moins ani­male, pour tout dire, que celle de l’homme, trouve [112] souvent, dans des manifestations très innocentes de tendresse, une satisfaction presque suffisante. Hélas ! les mêmes caresses qui, pour la femme, remplacent la pleine possession charnelle, ne peuvent., chez l’homme, que préparer cette possession et, au lieu d’apaiser l’instinct, que le fouetter de plus belle. Si les femmes savaient cela, je crois que la continence conjugale deviendrait, dans bien des cas plus facile.

Ainsi subordonnée à l’amour et au devoir et com­me baignée dans l’esprit, l’union des corps revêt sa signification profonde et accomplit sa finalité vrai­ment humaine. Elle n’est plus seulement l’assouvisse­ment éphémère de deux désirs soudés l’un à l’autre, la conjonction de deux égoïsmes ; elle est l’expression la plus forte qui soit du don mutuel et comme le sceau matériel, le symbole sensible de l’union des âmes. A ce titre, la possession corporelle confère à l’amour je ne sais quoi d’achevé et d’irrévocable que, seuls, les vrais époux connaissent. Et c’est une grande amertume de voir tant d’êtres humains - et parmi ceux-ci tant d’époux - profaner se signe sacré de l’amour et livrer leur chair en réservant leur âme. Au lieu de marcher la première, et souvent, hélas ! de marcher seule, l’union des corps devrait suivre et prolonger un don supérieur, descendre de la plé­nitude de l’amour. Ainsi la branche livre à la terre son fruit et le ciel sa rosée.

La signification profonde de la sexualité réside dans l’usage que l’homme fait d’elle. Suivant la façon dont elle est vécue, employée par la personnalité, elle peut devenir la plus forte manifestation de l’a­mour spirituel ou le pire obstacle à cet amour. Au reste l’instinct sexuel ne peut jamais jouer dans sa pureté, sa simplicité animales. Il faut qu’il monte au-dessus ou tombe au-dessous de lui-même. S’il ne s’élève pas vers Dieu, il descend vers le diable. S’il n’est pas amour, il devient luxure. On a souvent pré­tendu que deux époux (et le mari en particulier) peuvent se livrer à toutes leurs impulsions inférieures et commettre charnellement l’adultère tout en se restant fidèles dans l’âme. Justification hypocrite du pire désordre ! Comme si la chair n’était pas, jusque dans son fond, imprégnée par l’âme ! Comme si l’âme était la captive et non la forme du corps !

Je sais bien qu’un tel degré d’intégration spirituelle de l’instinct n’est pas chose commune ni facile. J’en parle comme d’un idéal que les époux ne devraient jamais perdre de vue, quelles que soient leurs fai­blesses et leurs défaillances concrètes. Car si vivre dans la médiocrité est déjà un mal, consentir à la médiocrité est une sorte de mal suprême, de péché contre l’esprit.

MARIAGE ET AMITIE

Ce n’est pas sur la passion charnelle, ce n’est pas non plus (car il n’existe pas chez l’homme de passions pure­ment animales) sur cette tendresse superficielle qui naît de l’émoi sexuel, sur cette sentimentalité de ro­mance et de café-concert qu’on peut fonder une union solide et pure. La vie à deux exige une communion autrement profonde, autrement universelle. L’amour des époux, pour être vraiment de l’amour et non une duperie de l’instinct, doit être aussi une amitié. Nietzsche écrit quelque part que tout homme, [111] avant de se marier, devrait se poser cette question Pourras-tu causer avec cette femme tous les jours de ta vie ? Et, de fait, il n’est pas de pire solitude que de vivre aux côtés d’un être avec lequel on ne communie que par un attrait placé sous la dépendance immé­diate de l’instinct. La chair, en tant que telle, n’est pas la porte dé l’âme. C’est avec raison que le poète écrit :

Ta chair impénétrable à force de proximité, cette meule si douce et si dure, où s’aiguise ma solitude.

Ta chair que je touche et qui ne sait pas le chemin de mon essence et de mon centre.

Tandis que la plus lointaine étoile coule de mes yeux jusqu’à mon cœur.

Et Paul Géraldy, qui a très bien exprimé, dans son petit livre Toi et Moi, la misère de cette tendresse épidermique à coloris purement sexuel que tant de modernes prennent pour de l’amour, fait dire par l’amant à l’amante : Si tu étais un homme serions­-nous amis ?

L’instinct sexuel, en effet, c’est l’isolement. Les bêtes se recherchent et s’accouplent, mais psychique­ment, elles restent totalement imperméables l’une à l’autre. Il m’arrive souvent de contempler le superbe dindon qui orne ma basse-cour : il glousse, éternue, fait la roue, déploie tout son attirail sexuel sans que sa dinde daigne le gratifier de la moindre attention ; chacun évolue dans sa sphère impénétrable comme les monades sans fenêtre de Leibniz, et quand ils s’accouplent, on songe à l’effet de quelque harmonie préétablie plutôt qu’à une sympathie, au sens psy­chologique du mot. Une telle solitude, si elle pou­vait être consciente, serait la chose la plus tragique et la plus insupportable qui soit.

L’instinct sexuel, c’est aussi la guerre. Nul amour n’est aussi voisin de la haine que celui-là. Brutalité chez le mâle, ruse et coquetterie chez la femelle té­moignent assez de cette tension entre les sexes. Na­turellement, ce dualisme biologique a été considé­rablement aggravé et infecté par la malice de l’hom­me pécheur. Quand le moi (au sens pascalien et péjo­ratif du mot) se superpose, avec son orgueil et sa volonté de puissance, à l’instinct sexuel, l’amour de­vient la guerre la plus sournoise qu’on puisse rêver. Alors, l’attirance même exercée par l’être « aimé se mue en torture et en poison. Les psychologues qui ont prétendu que l’amour de l’homme et de la fem­me était fondé sur la haine mortelle des sexes ne manquaient pas d’arguments concrets. Qu’est-ce que la femme fatale et perfide (Dalila, Cléopâtre, etc.) telle que nous la montre l’histoire, sinon un mélange d’instinct sexuel et de péché, - une femelle en qui se greffe sur la chair, non pas une âme qui la. suré­lève, mais un moi qui la corrompt[6] ? Or la vraie femme est avant tout une âme. [116]

L’instinct sexuel, c’est aussi l’indifférence à l’égard de la personnalité. Dans le partenaire, l’instinct cher­che son propre assouvissement, et non l’être singulier qui l’assouvit. M’aimerais-tu beaucoup moins si j’é­tais un autre ? demande encore Géraldy. Ni plus ni moins, si l’instinct seul est en jeu. Nous avons vu que les questions de fidélité et de changement ne ren­traient pas dans son domaine.

L’amitié, elle, pénètre l’objet aimé, vit de sa vie, épouse son âme. Et, par là, elle détruit la solitude intérieure qui affecte les êtres que l’instinct seul rap­proche.

L’amitié est aussi porteuse de paix. Elle corrige et domine la tension inhérente au dualisme sexuel. Dans l’amour des sexes, elle conserve l’ardeur et apaise le conflit. Elle apprend à l’homme à dominer sans brutalité et sans boursouflure, à la femme à se donner sans bassesse et sans artifice. Ici, un point par­ticulier est à noter. L’homme n’a que l’amour spiri­tuel pour vaincre en lui l’inconstance et la guerre sexuelles, tandis que la femme, outre cet amour, pos­sède encore un autre instinct qui, mélange à la sexua­lité, assure à celle-ci une stabilité et une profondeur qui ne sont pas dans sa nature, - je veux parler de l’instinct le plus haut et le plus pur qui soit, de la merveille bio1ogique par excellence : l’instinct ma­ternel. La femme, en effet, peut réaliser ce prodige (parfaitement inconnu dans le monde animal) de faire converger vers le même être son instinct sexuel et son instinct maternel. Je ne crois pas exagérer en disant que le premier enfant de toute femme vrai­ment mère est son époux. Et je crois que c’est là une [116] des racines l’es plus profondes de la pérennité du grand amour féminin.

Enfin, l’amitié, qui est faite d’attraction et de choix personnels, rend à la personne sa place dans l’amour et substitue à la liaison forcément éphémère de deux égoïsmes l’unité stable de deux êtres élus l’un par l’autre et irremplaçables l’un pour l’autre.

L’amitié seule permet aux époux de se comprendre. Mais comme cette amitié même, si spirituelle qu’elle soit, reste enracinée dans leur constitution (et par conséquent dans leur différence) sexuelle, elle revêt, de part et d’autre, des formes très différentes. Pour mieux se comprendre - et, partant, pour mieux s’aimer - les époux doivent comprendre avant tout de quel amour ils sont aimés l’un par l’autre. Plus que l’indifférence peut-être, un amour mal compris de l’être aimé risque de heurter ou de lasser celui-ci.

Le Larousse du XXème nous apprend, dans l’article Femme, que le trait dominant du caractère féminin, c’est l’égoïsme. Chacun sait d’autre part combien les femmes sont habituées à gémir sur l’égoïsme mas­culin. En réalité, l’homme et la femme ont chacun leur mode spécifique d’égoïsme et d’amour.

On sait - je n’insisterai pas sur ce point souvent traité - que l’amour de la femme porte, en général, sur des objets, je ne dirai pas plus concrets, mais plus immédiats, plus matériels si l’on veut, que l’a­mour masculin. L’idéal de la femme est beaucoup plus « incarné » que celui de l’homme. La femme est faite pour se sacrifier aux êtres qui l’entourent et qu’elle connaît, pour assurer le devenir immédiat de l’humanité. L’homme, au contraire, est voué à un [117] don plus universel ; sa mission consiste à se dépenser - à se gaspiller souvent - pour des buts, tout aussi réels sans doute, mais beaucoup moins rapprochés dans le temps et dans l’espace. La femme veille sur les substructures, l’homme sur les superstructures. Et je ne crois pas que ces deux fonctions gagnent à être interverties comme elles le sont souvent aujourd’hui (ceci soit dit, toutefois, à quelques exceptions près). Spontanément, la conscience publique considérera comme un faible, voire comme un lâche, un homme qui, le choix s’imposant, sacrifie à l’amour d’une femme sa mission dans la Cité (ai-je besoin de rap­peler le récent exemple du roi d’Angleterre ?), tandis qu’une femme qui, le même choix s’imposant, renon­cerait à un être aimé pour faire de la politique ou de la philosophie passerait à juste titre pour ridi­cule[7]. L’héroïsme est très différemment polarisé suivant les sexes... Et l’égoïsme aussi (je parle de l’é­goïsme normal, du bon égoïsme) : celui de la femme consiste à s’abstraire des choses lointaines et univer­selles pour mieux se consacrer aux choses prochai­nes ; celui de l’homme à négliger dans une certaine mesure, les choses immédiates en vue d’un don plus haut et plus lointain. Cette divergence ne va pas sans quelques heurts. Un époux, par exemple, est un peu déçu quand, au milieu d’une conversation où il ex­pose avec enthousiasme à sa femme ses idées les plus [119] chères, celle-ci l’interrompt pour lui dire : « A pro­pos, si je faisais un soufflé au fromage pour le dî­ner? » Réciproquement, les femmes s’étonnent sou­vent du manque de délicatesse et d’attention des hommes dans les mille petites circonstances de la vie quotidienne. Pour ne pas souffrir de cela, il faut comprendre son conjoint et savoir qu’on peut être aimé de lui autant et plus qu’on ne l’aime, mais non pas du même amour. D’ailleurs, chez les époux, la réciprocité de l’amour engendre toujours une cer­taine identité d’amour. L’affection de la femme s’uni­versalise au contact de l’idéal de son époux ; de mê­me, l’amour de l’homme gagne en délicatesse con­crète au contact de la tendresse féminine. La vie à deux rend à chacun des conjoints le plus grand ser­vice que puisse recevoir un être borné et unilatéral être sauvé de soi-même...

Une autre différence essentielle dans la structure de l’amour des époux. L’affection féminine est infi­niment moins dépendante de l’intellect que celle de l’homme. Il existe, chez la femme, une espèce d’auto­nomie du cœur. Un homme aime une femme pour ses qualités : (il a ou croit avoir des raisons d’aimer), il justifie son amour devant sa conscience. Une fem­me, au contraire, aimera un homme pour lui-même l’amour chez elle suffit à l’amour, les raisons d’aimer se confondent avec l’amour même. Un homme dira Je t’aime parce que tu es belle, ou douce, ou bonne, etc. La femme dira simplement : Je t’aime parce que je t’aime ! - Pour l’homme, aimer, c’est préférer. Pour la femme aimer, c’est ne pas comparer. On sai­sit la nuance... [119]

C’est un lieu commun de dire que l’amour de la femme est plus « aveugle » que celui de l’homme. Ce qu’on a moins remarqué, c’est ceci. L’amour féminin, précisément parce qu’il est aveugle en tant qu’amour, parce qu’il s’appuie peu sur les raisons d’aimer, per­met une plus grande clairvoyance à l’égard de l’être aimé et se nourrit moins d’illusions. Dans la mesure où l’amour est indépendant de l’intellect, l’intellect à son tour peut fonctionner indépendamment de l’a­mour. Et c’est justement ce qui arrive chez la femme. A la différence de l’homme, dont l’amour lié à des jugements, à des comparaisons, se sent menacé par la révélation des carences de l’être aimé et réagit par des illusions, la femme peut s’offrir le luxe d’être parfaitement lucide à l’égard de celui qu’elle aime sans que son amour en souffre. Elle n’a pas besoin de se dissimuler les misères de son époux. Derrière les qualités banales et comme interchangeables qui motivent trop souvent l’affection masculine, son amour atteint, pour ainsi dire, la substance unique et imperdable de l’être ; il se situe spontanément au delà de la déception, il n’a que faire de l’étai des illusions. C’est pourquoi on rencontre tant de fem­mes enflammées d’amour et d’admiration pour un homme, et en même temps parfaitement conscientes de tous les petits côtés de cet homme. C’est pourquoi aussi on peut devant une femme se montrer tel qu’on est, descendre jusqu’à la limite inférieure de soi­-même, sans mettre son amour en danger (l’exemple des épouses de criminels est typique à cet égard). Et je crois, d’ailleurs, que beaucoup trop d’hommes, ju­geant les femmes à leur aune, se croient obligés, pour [121] conquérir ou pour retenir celles-ci, de dissimuler leurs faiblesses, de prendre dés attitudes, de jeter de la poudre aux yeux. Ils arrivent ainsi non à accroître l’amour des femmes, qui n’a pas besoin de cela, mais à se faire moquer d’eux. C’est ce qui faisait dire à Toulet : Les femmes le savent bien, que les hommes ne sont pas aussi bêtes qu’on croit - qu’ils le sont davantage...

Si la chair peut rapprocher l’un de l’autre l’homme et la femme, l’amitié seule peut les ouvrir l’un à l’autre. Toutefois, et l’analyse précédente le montre assez, cette amitié ne peut atteindre que très rarement à cette parfaite transparence intellectuelle qui fait le charme unique des amitiés entre hommes. Les deux sexes, parce que complémentaires, donc différents, restent toujours un peu opaques l’un à l’autre ; plus que cela, l’amour qui les unit vit de ce mystère réci­proque, il’ repose en partie sur l’impossibilité de « se comprendre » complètement : ce qui nous attire dans l’ami, c’est ce que nous savons de lui, dans la femme, c’est ce que nous ignorons (à telle enseigne que, tan­dis que l’amitié croît à mesure que nous pénétrons dans l’âme de l’ami, l’amour décroît souvent à me­sure que nous désincarnons la femme de son mystère, comme dit Proust). Il faut consentir à cet état de choses. Je crois que beaucoup d’époux sont déçus parce que leur amour est trop chargé d’exigences in­tellectuelles. Ils voudraient posséder l’épouse par la pensée autant que par le cœur. Mais une femme que nous comprendrions à ce point, nous ne pourrions plus l’aimer, car elle ne serait plus une femme, c’est­-à-dire l’être étranger qui nous complète. On peut [122} retourner le vers de Géraldy, et dire à l’ami le plus cher : Si tu étais une femme, serions-nous amants ? - Dans le mariage - je ne veux pas pousser l’ana­logie trop loin, mais elle existe - il faut, comme dans la vie mystique, apprendre à respecter et à ai­mer ce qu’on ne comprend pas totalement. L’amour de la créature, lui aussi, exige des actes de foi.

VIE CONJUGALE ET SACRIFICE

S’il est pour le moraliste moderne une tâche tragiquement urgente, c’est bien celle de rappeler aux hommes la notion de sacrifice. Tous les échecs, toutes les misères du mariage procèdent de l’ou­bli de cette nécessité. Je ne conçois pas un mariage heureux sans un sacrifice mutuel. Nul paradoxe en cela. La première condition du bonheur c’est de ne pas le chercher. Dans cet ordre, il est permis de dire, en retournant la parole évangélique : Ne cherchez pas et vous trouverez.

L’homme noble cherche à vivre en homme, l’hom­me vil cherche à vivre heureux. Le dernier cherche, ici-bas, des choses et des êtres en qui il puisse se sa­tisfaire, le premier cherche des êtres et des choses à qui il puisse s’immoler. On ne prend pas une épouse, on se donne à elle. Se marier, c’est peut-être la façon la plus directe, la plus exclusive de ne plus s’appar­tenir. Chesterton, en lisant un journal américain où il était dit : « Tout homme qui se marie doit bien se persuader qu’il renonce à cinquante pour cent de son indépendance », remarquait : « Il n’y a que dans le Nouveau Monde qu’un tel optimisme soit permis! » Le secret du bonheur conjugal, c’est d’aimer cette dépendance. L’être qui vit à nos côtés, nous devons l’aimer, moins dans la mesure de ce qu’il nous donne que dans la mesure de ce qu’il nous coûte.

La vocation du mariage nous voue à notre con­joint. Ce mot va loin. Il donne un sens à tous les devoirs et à toutes les douleurs de la vie commune. Il fait en particulier de la fidélité conjugale non plus une espèce de sacrifice stérile, mais un acte religieux de la plus haute valeur humaine.

On ne sait plus être fidèle parce qu’on ne sait plus se sacrifier. Tant d’hommes n’aiment que pour leur joie immédiate... Ils se condamnent ainsi à ne con­naître que la surface de l’objet aimé, et dès que cette surface les déçoit, à la quitter pour une autre surface, et cela sans fin. Faire le tour de tout et n’aller au centre de rien, ne serait-ce pas là ce que certains appellent plénitude et liberté ? Il est tellement plus facile de courir que de creuser ! Mais celui qui veut savourer la profondeur d’une créature, celui-là doit savoir pâtir pour cette créature ; son amour doit sur­monter les déceptions, surmonter l’habitude. plus que cela, il doit se nourrir des déceptions et de l’habitude. L’amour humain a ses aridités et ses nuits ; lui aussi ne trouve son centre définitif que derrière l’épreuve pâtie et vaincue. Mais, parvenu là, il goûte à la ri­chesse, à la pureté éternelles de la créature pour la­quelle il s’est immolé. Car si la créature est terrible­ment bornée en surface, elle est infinie en profon­deur. Elle est profonde jusqu’à Dieu. Les poètes ont toujours chanté cette saisie amoureuse de l’éternel à travers l’être éphémère : [124]

Toi qui passes, toi qui t’effrites,

Je t’ai cherchée par-delà les jours et les nues,

Sur les plages invariables de la volonté éternelle...

Je suis descendu dans tes entrailles

Plus loin que les battements de ton cœur, Plus bas que la source de tes serments,

Jusqu’au centre solennel où ta vie se noue à la Vie, jusqu’au frémissement irrévocable,

Jusqu’à la palpitation créatrice de Dieu !

- J’aime ton âme !

On a pu parler de ce que la vie conjugale a de banal, de monotone, de terre à terre. Je ne sais que trop combien l’homme est capable de banaliser et de prostituer les choses les plus profondes. Mais si la vie conjugale est souvent plate, quel nom donner à la vie sexuelle extra-conjugale ? Je crois que c’est une des plus subtiles malices du diable d’essayer de per­suader aux hommes que l’ordre c’est la mort et le désordre la vie. En réalité, rien n’est plus plat que le vice. Le diable n’est pas profond, - il n’est que révolté. C’est un déserteur qui essaye de se faire prendre pour un évadé…[8]

Les humbles réalités de la vie quotidienne, le cor­tège des petits devoirs et des petites douleurs ne doi­vent pas altérer la pureté de l’amour nuptial. L’idéal vrai tire une nouvelle sève de ces petites choses. Le réalisme de la vie conjugale a pour fonction, non de profaner ou de tarir l’idéal premier des époux, mais de purger cet idéal des illusions qui s’y mêlaient et [125] de ne retenir de lui que son essence supérieure. Dans l’âme des époux dignes de ce nom, l’u­nion de l’amour le plus haut et des nécessités les plus matérielles, crée une sorte de réalisme de l’idéal, si je puis dire, qui ne peut exister nulle part ailleurs à ce degré.

Joséphin Soulary dit que Dieu

S’il n’était que là-haut, ne serait nulle part.

Le mariage est, par excellence, la vocation qui per­met de mettre Dieu dans ce que la vie a de plus commun et de plus banal en apparence.

J’allais oublier une remarque capitale. Le mariage doit être un sacrifice, c’est entendu. Mais un sacrifice réciproque. Quoi de plus vain, quoi même de plus nuisible qu’une immolation à sens unique? Deux égoïsmes accouplés se freinent, et, d’une certaine façon, se neutralisent réciproquement. Mais quel bouillon de culture pour les penchants égoïstes d’une créature que de sentir autour de soi une atmosphère de dévouement inlassable ! Nous connaissons tous des ménages où l’esprit de sacrifice de l’un des époux fait de l’autre un monstre d’exigence et de recherche de soi. Chaque époux doit puiser dans le spectacle de la générosité de son conjoint, non pas un prétexte pour prendre ses aises, mais un motif pour s’immoler lui-­même davantage.

AMOUR ER PRIERE

Se sacrifier à une créature, l’aimer malgré son néant, à cause de son néant, - l’aimer d’un amour plus fort et plus pur que le désir du bonheur, cela n’est [126] possible que si l’amour humain se conjugue et s’a­malgame à l’amour éternel.

Il ne convient pas de diviniser l’être aimé. Cette idolâtrie conduit, à brève échéance, à l’indifférence ou à la répulsion. L’authentique amour nuptial ac­cueille l’être aimé, non pas comme un Dieu, mais comme un don de Dieu où tout Dieu est enfermé. Il ne le confond jamais avec Dieu, il ne le sépare ja­mais de Dieu.

« Elle regardait en haut, et moi je regardais en elle », écrit Dante en parlant de Béatrice. Là est le secret suprême de l’amour humain; boire la pureté divine dans les regards, dans l’âme, dans le don d’une créature.

Sentir l’être sacré frémir dans l’être cher, ainsi Victor Hugo définit magnifiquement le grand amour. A ce degré, l’être aimé est vraiment irrem­plaçable : donné par Dieu, il est unique comme Dieu ; un mystère inépuisable habite en lui. Les vrais époux conservent éternellement des âmes de fiancés; la possession approfondit pour eux la virgi­nité. Plus ils sont l’un à l’autre, plus ils ont faim d’être l’un à l’autre. Il est une manière sacrée de posséder les choses qui, au lieu de tuer le désir, comme dans la satisfaction charnelle, l’exalte et le transfigure. Celui qui boira de cette eau aura encore soif... Comment l’amour des époux pourrait-il tarir, puisqu’ils ont été créés et unis pour se donner Dieu l’un à l’autre La vie à deux s’épanouit et s’infinitise dans une prière unique.



[1] Il serait d’ailleurs plus vrai, dans de tels cas, de parler de mariage de tradition que de mariage de raison.

[2] Ces lignes ont été écrites en 1937.

[3] Je parie ici aussi bien pour la femme que pour l’homme. Si la femme est plus spontanément fidèle à un être unique, cela tient non à sa vie instinctive comme telle, mais à l’inté­gration beaucoup plus poussée chez elle que chez l’homme de cette vie instinctive dans l’amour.

[4] Note de l’éditeur : il s’agit d’une citation de Luc XI, 34.

[5] Je n’ai pas à m’étendre ici sur le problème de l’amour platonique. Il est très normal à l’époque de la puberté, et plus chez la femme que chez l’homme. Trop prolongé ou trop ex­clusif, je le tiens pour une compensation de qualité inférieure. En tout cas, il ne saurait exister normalement dans le mariage. La chasteté et même la continence conjugales, n’ont rien à voir avec ce pseudo-idéal, cette mièvrerie irréaliste.

[6] Ce qui est tragique et prouve jusqu’à quel point l’amour des sexes s’est corrompu dans l’humanité, c’est que beaucoup d’hommes ne peuvent aimer que de telles femmes. Les mépris et les tromperies nourrissent leur passion; celle-ci s’atrophie dès qu’ils n’ont plus à douter de l’être aimé. Bien des fem­mes ont perdu l’amour de leur amant ou de leur époux pour avoir donné des preuves trop claires de leur affection et de leur fidélité.

[7] On m’objectera les vocations religieuses très fréquentes criez les femmes; mais ceci est tout différent. Une femme qui sacrifie sa mission auprès d’êtres chers pour se donner à son Dieu, vit ce Dieu comme la personne, comme le « Toi » le p’us intime et le plus concret qui soit.

[8] La plupart des folies ne sont que des sottises (Max Jacob)